Mémoire du Cosplay et du JDR en France : L'âge d'or des Atomic Bamboos et l'épopée Manga BoyZ

Mémoire du Cosplay et du JDR en France : L'âge d'or des Atomic Bamboos et l'épopée Manga BoyZ

À l’heure où le cosplay remplit des stades entiers et alimente des flux ininterrompus sur les réseaux sociaux, il est fascinant de se replonger dans l’âge d’or des conventions des années 2000. À la charnière entre l’artisanat des origines et l’avènement du Web vidéo, des collectifs passionnés comme les Atomic Bamboos et des passerelles inédites avec le jeu de rôle Manga BoyZ ont écrit une page vivante et singulière de notre pop-culture, aujourd’hui menacée par l’amnésie numérique.

Des pionniers des années 90 au tournant du Web 2.0

En France, le cosplay ne date pas d’hier. Dès 1993 avec la convention pionnière Cartoonist à Toulon, puis avec Epitanime en 1994, une génération de passionnés défrichait déjà la discipline en fabriquant ses premiers costumes à partir de tapis de sol et de carton plume. Cette exigence du « fait-main » (DIY) a d’ailleurs très tôt valu à la France une reconnaissance internationale majeure, couronnée de titres mondiaux au World Cosplay Summit à Nagoya dès 2005 et 2007.

Pourtant, le tournant des années 2000 marque une bascule fondamentale : le passage de l’ère argentique et des forums associatifs fermés (Web 1.0) vers l’explosion médiatique, les grands salons grand public et les débuts de la vidéo en ligne (Web 2.0).

C’est précisément dans cette fenêtre d’effervescence que s’est joué un dialogue inédit : la rencontre entre la scène rôliste sur table et le spectacle vivant du cosplay.

Le trou noir numérique : Quand la mémoire d’une époque s’efface

Sur Internet, rien ne se perd, dit-on. Pourtant, pour quiconque s’intéresse à la pop-culture des années 2000, la réalité est tout autre : fermetures successives des hébergeurs de blogs (Overblog, Skyblog), disparition des forums phpBB indépendants, noms de domaine associatifs tombés dans l’oubli (atbam.com)… Des pans entiers de cette mémoire visuelle et artisanale se sont évaporés.

Les archives audiovisuelles et photographiques rassemblées ici témoignent d’une époque charnière où tout reposait sur la débrouille, l’entraide en coulisses et l’énergie brute de la scène.

Les Atomic Bamboos : Bénévolat, fait-main et jeu d’acteur

Parmi les collectifs marquants de cette période, la troupe des Atomic Bamboos incarnait à merveille cette éthique du costume : des créatrices bénévoles, confectionnant intégralement leurs tenues à la main et repoussant les frontières du simple défilé de concours. Leur démarche relevait du véritable art scénique et théâtral, créant une immersion permanente avec le public dans les allées des salons.

Cosplay de la Picte par les Atomic Bamboos Cosplay de Québec-Killeur par les Atomic Bamboos

Loin de se limiter aux personnages d’anime japonais classiques, les Atomic Bamboos ont donné vie à des créations originales et à des figures de science-fiction dystopiques. C’est tout naturellement que leur chemin a croisé celui de Gabriel Féraud et du jeu de rôle Manga BoyZ , une aventure éditoriale et humaine portée avec passion par l’éditeur Sébastien Boudaud (directeur des Éditions Le Grimoire), sans qui toute cette dynamique n’aurait jamais vu le jour.

Cosplay de Panzer-Frau par les Atomic Bamboos Cosplay de Yankee par les Atomic Bamboos

Dans les allées des salons comme lors d’événements spécialisés, les cosplayeuses incarnaient avec une énergie débordante les figures de proue de la résistance terrienne contre l’invasion sulférienne :

  • La Picte : Commando britannique redoutable, coiffée de son béret para et équipée d’un fusil d’assaut lourd.
  • La Québec-Killeur : Survivante francophone au style affûté, bandana à fleur de lys et lame de combat au poing.
  • La Panzer-Frau : Spécialiste tactique germanique au P90 et treillis militaire.
  • La Yankee : Tireuse d’élite au stetson et revolver, incarnant l’esprit frondeur des plaines d’outre-Atlantique.

La passerelle rôliste : Quand Manga BoyZ prenait vie sur les stands

Le pont entre jeu de rôle sur table et cosplay trouvait dans Manga BoyZ une résonance parfaite. Le jeu se distinguait par un système nerveux, accessible et décomplexé, proposant des règles où la caractéristique « MANGA » côtoyait le Combat, le Bagout ou la Ténacité, et où les jauges de santé affichaient fièrement l’état d’esprit de la table : de « Même pas mal » et « Sonné » jusqu’à « Salement touché ».

Sur les stands, la frontière entre table de jeu et spectacle vivant s’effaçait. Les Atomic Bamboos n’hésitaient pas à prendre en main l’accueil des joueurs, à animer des démonstrations et à faire vivre l’univers au-delà du papier.

Une direction artistique d’exception : De Philippe Caza à Kendrick Lim

L’effervescence visuelle de l’univers reposait sur une grande complicité et une liberté artistique totale. Pour concevoir les créatures extraterrestres et l’ambiance de science-fiction, Gabriel Féraud transmettait aux illustrateurs des descriptions d’ambiance et d’action détaillées, laissant carte blanche à leur imaginaire.

Le maître de la bande dessinée de science-fiction Philippe Caza a ainsi donné vie aux menaces extraterrestres, réalisant lui-même les roughs préparatoires au crayon avant d’aboutir à des encrages d’anthologie :

Rough préparatoire de l'Arachniet par Philippe Caza Encrage final de l'Arachniet par Philippe Caza
Rough préparatoire de Crabouill par Philippe Caza Encrage final des crabes mécaniques par Philippe Caza

En parallèle, des artistes internationaux de premier plan comme Kendrick Lim (alias Kunkka) insufflaient une énergie spectaculaire aux character designs des héroïnes terriennes, que les Atomic Bamboos faisaient ensuite rayonner en trois dimensions dans les conventions.

Spygirl par Kendrick Lim (alias Kunkka)

Les coulisses en bande dessinée : L’humour de Mathias Fossati

Vivre les salons côté coulisses demandait une endurance à toute épreuve. Les anecdotes de convention et les moments d’autodérision ont été immortalisés avec brio par les strips humoristiques de Mathias Fossati.

Strip de Mathias Fossati : Les t-shirts Manga BoyZ

Qu’il s’agisse de la confection hasardeuse de t-shirts promotionnels ou du meneur de jeu terrassé par la fatigue qui retrouve miraculeusement toute son énergie à l’arrivée des cosplayeuses, ces planches témoignent de la bonne humeur et de la camaraderie qui unissaient l’équipe.

Strip de Mathias Fossati : Épuisement et regain d'énergie

De la scène du Monde du Jeu aux plateaux télé de MCM

L’impact des Atomic Bamboos et de l’univers Manga BoyZ a rapidement franchi les portes des conventions pour attirer l’attention des caméras.

Noémie Alazard-Vachet et Gabriel Féraud lors du tournage Ultra Manga

Parmi les rendez-vous télévisuels incontournables de l’époque, l’émission Ultra Manga diffusée sur MCM et animée par Noémie Alazard-Vachet a consacré plusieurs reportages et interviews à cette dynamique créative. Lors d’un tournage mémorable à la boutique parisienne Uchronies Games (institution du jeu parisien toujours en pleine activité), Gabriel Féraud et les Atomic Bamboos présentaient l’univers du jeu et la discipline du cosplay à toute une génération de téléspectateurs passionnés d’animation et de pop-culture.

Les présences répétées au Monde du Jeu (notamment en 2009 et 2010) ont confirmé l’engouement du public et la capacité du collectif à faire le pont entre le milieu rôliste traditionnel et la nouvelle vague manga.

🎬 La Vidéothèque d’Archive : Salons, Reportages et Interviews

Ces six documents audiovisuels d’époque, réalisés par des professionnels des médias et des passionnés, constituent la mémoire animée de cette convergence unique entre jeu de rôle et cosplay. Ils sont tous directement visionnables ci-dessous :

🎥 1. Gabriel Féraud avec les Atomic Bamboos à Uchronies Games (2010)

🎥 2. Les Atomic Bamboos dans l’émission Ultra Manga (2010)

🎥 3. Les Atomic Bamboos au Monde du Jeu 2009

🎥 4. Les Atomic Bamboos au Monde du Jeu 2010

  • Réalisation : Damien Grumet
  • Contexte : Deuxième édition consécutive confirmant l’engouement du public pour l’animation costumée sur le stand.
  • 🔗 Lien direct : 🎬 Voir la vidéo du Monde du Jeu 2010

🎥 5. Interview croisée Mathias Fossati & Gabriel Féraud (2009)

  • Réalisation : SciFi Universe
  • Contexte : Entretien croisé des auteurs sur la création de Manga BoyZ, l’humour, les inspirations et la collaboration avec les Atomic Bamboos.
  • 🔗 Lien direct : 🎬 Voir l'interview SciFi Universe

🎥 6. Présentation de l’univers Manga BoyZ en images (2011)

🎧 Les Archives Audio & Podcasts Radio

Le phénomène s’est également propagé sur les ondes et dans les premiers podcasts rôlistes francophones :

🎙️ 1. Émission Gaming Spirit (Octobre 2011)

🎙️ 2. Émission La Bulle Coincée — Radio Canal Sud (26 juillet 2011)

🎙️ 3. Podcast Les Dessous du Troll (Mai 2012)

  • Interview & Réalisation : Aurélien Luzet
  • Contexte : Émission spéciale revenant sur les coulisses de création, la collaboration avec les Atomic Bamboos et l’accueil rôliste.
  • 🔗 Lien direct d’écoute : 🎧 Écouter Les Dessous du Troll (MP3)

Du DIY passionné à l’industrie contemporaine : Quel héritage ?

En deux décennies, la pratique du cosplay a profondément muté :

  • L’ère artisanale (1995-2010) : Portée par la débrouille, l’entraide en coulisses, la présence physique en convention et l’esprit troupe.
  • L’ère numérique et compétitive (2010-aujourd’hui) : Impression 3D, matériaux thermoplastiques standardisés, concours internationaux de haut niveau (World Cosplay Summit, ECG) et vitrines virtuelles sur Instagram et TikTok.

Si la sophistication technique contemporaine force l’admiration, la spontanéité, la complicité collective et l’art de l’animation de terrain des premières heures demeurent une source d’inspiration inépuisable.

Sauvegarder la mémoire pour éclairer l’avenir

L’Institut Gabriel Féraud tient à saluer chaleureusement toutes celles et ceux qui ont fait vibrer cette époque, et tout particulièrement les inoubliables Atomic Bamboos ainsi que l’éditeur Sébastien Boudaud, dont l’engagement et l’audace ont permis à tout cet univers de prendre vie.

Documenter ces archives, c’est refuser que l’histoire vivante de nos passions ne s’efface avec les serveurs d’hier. C’est aussi rappeler aux nouvelles générations de créateurs que derrière chaque grand mouvement culturel se cachent des pionniers guidés par une seule boussole : la passion brute de raconter et d’incarner des histoires.

Et qui sait ? Alors que la menace sulférienne plane toujours en ce mois d’août 2026, les dossiers de la résistance terrienne ne sont peut-être pas totalement refermés. Si un hypothétique Manga BoyZ 4 venait à voir le jour, nul doute qu’une nouvelle vague de combattantes et de rôlistes serait prête à reprendre le flambeau… Affaire à suivre !